Un Soleil Qui Ne Se Couche Jamais

Neversetting SunUn Soleil Qui Ne Se Couche Jamais

Un jour je partirai, trouver un soleil qui ne se couche jamais.

Tant de rêves, tant de fantaisies qui germent en enfance. Qui donc les a semées ? Qui les a arrosées pour que ces plantes s’enracinent si profondément dans notre tête ? Comment ont elles pu résister au harcèlement constant de la réalité ?

Et surtout, comment se fait-il que de toutes ces idées, une, prédomine de façon si franche ?

Le soleil est pour certains un point jaune sur fond bleu, pour d’autres un cercle brûlant et harcelant, pour certains une boule de feu majestueuse, pour des personnes peu rêveuses une horloge, pour les plus fous un exemple du cycle de la vie, et encore bien des choses.

Car si je demande à une personne où se trouve le soleil, elle sera capable de me le montrer sans hésitation, mais pourtant, cet astre ne représente pas pour moi ce qu’elle représente pour elle.

Nous avons chacun notre interprétation de chaque chose. Mais est-ce nous qui définissons cette interprétation, ou est-ce elle qui nous définit ?

Le soleil, mon rêve. Cet astre m’a toujours intrigué, et jamais je n’ai pu l’interpréter. Peut-être était-il trop distant, ou trop changeant ? Toujours est-il que je n’ai jamais pu comprendre de lui que son rythme. Il commence absent, noir, puis se lève, rose, à un bord de la Terre, vole, brillant, au-dessus de nos tête et finalement se couche, orange à l’autre bord. Un cycle qui se répétait sans cesse, sans interruption. C’était ce qui me fascinait avec cet astre, je pouvais avec précision et sans hésitation savoir où il se trouvait, en ayant simplement connaissance de l’heure et de ma position, et pourtant je ne savais rien de lui.

Alors j’ai voulu le comprendre. Et je suis vite arrivé à la conclusion que pour en apprendre plus, il faudrait briser ce cercle qui le définissait encore et encore chaque jour. Ainsi, l’année de mes vingt ans, lorsque mon père a rejoint ma mère dans la tombe je suis parti en quête d’un soleil qui jamais ne se couche.

L’héritage que mes parents m’avaient laissé s’est avéré être plus un fardeau qu’une bénédiction. J’ai tout revendu, notre maison, nos usines, nos terres, tout. J’ai ainsi amassé une fortune qui est venu s’ajouter aux économies de mes ancêtres déjà conséquentes.

Avec cet argent, j’ai acheté une caravelle, une nouvelle forme d’embarcation rapide et légère capable de s’éloigner de la côte et de voguer sur les eaux les plus profondes.

Contrairement à ce que je m’imaginais, trouver un équipage n’a pas été chose ardue. Il y a un nombre non négligeable de marins assez fous pour voguer à la poursuite du soleil, droit vers le bord du monde, tant que le travail est rémunéré.

Une fois que le bateau fut prêt à quitter le port, qu’une quantité conséquente d’eau, de vin et de vivres furent embarquée et que tout l’équipage se soit préparé, nous avons finalement largué les amarres, et nous avons vogué.

Nous avons quitté la côte un matin à l’aube et après avoir contourné les îles Irlandaise avons pris un cap plein ouest. La première semaine fut très nuageuse et si l’on distinguait alors vaguement le soleil à travers ce second océan que forment les nuages, nous n’en avons pas vu le moindre rayon.

Les deux jours suivant la nature s’est déchaînée contre nous et notre embarcation fut malmenée continuellement par les vagues, le vent et la pluie. Ces deux journées de tempête furent une expérience particulièrement désagréable. Je n’étais en aucun cas un marin et je n’étais habitué ni à l’humidité permanente, ni au tangage de l’embarcation ni même à cette peur de penser qu’aujourd’hui serait peut-être le dernier jour que je vivrais.

La tempête s’est calmée la onzième nuit. Mon équipage, s’il n’était pas composé des plus fiers ou imposants marins, avait tenu bon avec une détermination et une fougue impressionnante qui nous avait permis de passer ces deux jours sans subir de dommages.

Pour célébrer notre victoire sur les flots, nous avons organisé une fête sur le pont. Le banquet était maigre et les réjouissances baignaient dans la fatigue néanmoins la joie était dans le cœur de chacun. A la fraîcheur de la nuit nous avons reposé nos corps douloureux et rempli nos estomacs vides. Sous les rayons faiblards de la lune nous avons laissé s’échapper nos peines et nos espoirs. La vie était revenue à bord.

Alors que l’aube pointait, tout le monde regagna son poste, ou son lit pour les plus fatigués. La journée allait être calme, nous n’aurions pas besoin de l’entièreté de l’équipage pour manœuvrer l’embarcation. Alors que l’on déployait les voiles et que le bateau se remettait en mouvement, je me penchais au bastingage de poupe. Mon regard se perdait à l’horizon où l’on voyait poindre le soleil. Nous reprenions notre course.

Le vent était clément et nous voguions vers l’ouest à bonne vitesse. L’océan était plat, notre embarcation fendait les flots avec l’aisance et la vitesse d’une nymphe. Le ciel devint bleu, le soleil jaune, puis la lumière décrut lentement. Le crépuscule approchait et le soleil était désormais devant nous. Le vent s’intensifiait et nous accélérions. J’avais le sentiment de voler par-dessus les eaux sombres. Le temps ralentissait et sembla se figer, subitement, nous voguions à la même vitesse que le soleil, notre existence n’était plus qu’une peinture, plus rien ne bougeait, tout était calme, immobile.

Une lumière orange, une fière caravelle voguant vers l’horizon, vers une boule de feu flamboyante au loin.

Je n’avais pas atteint mon rêve. Un jour ou l’autre, le vent s’arrêtera de souffler, un jour, le soleil chavirera de l’autre côté du monde et nous ne pourrons plus le suivre, un jour nous devrons nous arrêter, nous ravitailler en vivre et en eau. Un jour ou l’autre le soleil nous distancera. Mais en cet instant, nous sommes en symbiose avec cet astre qui m’avais tant fait rêver, je suis assis sur le bastingage et je contemple le soleil. Je n’ai jamais été aussi près de mon rêve et étrangement je ne me suis jamais senti aussi loin de celui-ci. J’ai quitté mon corps, je ne ressens rien, je suis sublimé par le tableau de mes rêves qui se trouve à portée de main, mais qui reste inaccessible.

Je vis un rêve, mon existence est éthérée et je souhaiterais que ce moment ne prenne jamais fin. Mais les rêves ne sont des rêves que parce qu’ils sont inaccessibles. Si nous avons une telle fascination pour ceux-ci c’est parce que nous voulons prouver au monde que l’impossible est réalisable. Et c’est également pourquoi les rêves sont si injustes.

Et en cet instant où le temps c’est arrêté, je ne peux quitter cet astre resplendissant des yeux. Celui-ci me brûle, je le sens. Des larmes s’échappent de mes paupières. Mais tout cela m’est égal. Pour rien au monde je ne détournerai mon regard de mes rêves. Je continuerai toujours à m’y accrocher et à les suivre peu importe où ils me mènent. Quand bien même ils me conduiraient au-delà du bord du monde. Je ne les abandonneraient jamais, car ils sont ce qui me définit. Ils font de moi qui je suis, et qui je deviendrai. Ils sont moi.

Et alors que les larmes s’échappant de mes yeux se muent en larmes de joies, une voix brise l’immobilité.

«  Terre ! »

Alors que nous pensions être stoppé, par la fin de notre monde, par le vide, ça sera donc la terre ferme qui stoppera notre progression.

Ainsi soit-il, je rattraperai le soleil une autre fois. Mais j’y arriverai. Un jour je repartirai, et je trouverai le soleil qui ne se couche jamais.

– Gaétan Marras

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